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02.12.22

Éclipses n°71 : Invasion John CARPENTER

John CARPENTER a eu un jour pour son propre compte une formule qui raconte beaucoup, tant de son esprit que du statut particulier dont il a écopé : « En France, je suis un auteur. En Allemagne, je suis un cinéaste. En Grande-Bretagne, je suis un...

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28.06.22

ÉCLIPSES 70 : PAUL THOMAS ANDERSON

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13.06.22

Décès de l'acteur Philip Baker Hall

On apprend ce jour le décès de l'acteur Philip Baker Hall, acteur de second rôle, certes, mais qui a su imposer sa présence dans plus de 100 films.Il est notamment à l'affiche de trois titres importants de Paul Thomas ANDERSON, dont Hard Eight...

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Revoir : Blood Simple  

Blood Simple
(Joel Coen, 1983)

Le sang des simples

par Youri Deschamps le 28.12.10

Derrière Blood Simple (1983), on nous pousse d’emblée à lire « Blood Sample », c’est-à-dire « prise de sang » – celui, noir, de la série hollywoodienne des années 40 et 50. En effet, l’argument du premier film des frères Coen emprunte ouvertement à l’un des classiques du genre, Le Facteur sonne toujours deux fois (Tay Garnett, 1946), adaptation du célèbre roman de James M. Cain. Dans le film de 1946, les deux amants tentent de se débarrasser de l’époux légitime, tandis que dans Blood Simple, c’est le mari qui commandite le meurtre du couple adultérin. Mais le simple programme « vampirique » immédiatement perçu accomplit plusieurs opérations non conformes : les Coen y injectent du jeu, au sens mécanique du terme, et l’analyse « sanguine » révèle vite un groupe inconnu.

Régnant désert

En effet, le film excède largement les lois, les limites et les codes du genre noir pour investir une géo-esthétique nouvelle. A commencer par le décor, qui ne raccorde pas. A l’urbanité tentaculaire qui fournit traditionnellement une scène aux tragédies du noir, les Coen y substitue une ruralité en voie de désertification. Visser le détective (M. Emmet Walsh) n’a rien de l’élégance d’un Bogart et affirme au contraire ses origines texanes avec une certaine ostentation : le chapeau de cow-boy remplace le feutre mou et le costume couleur de sable le complet noir bien coupé. De la même façon, le slang new-yorkais – vif et agressif – s’est fondu dans le décor et se parle avec l’accent traînant des autochtones. Au pays des diligences et des hordes sauvages, les chevaux mécaniques eux-mêmes ont oublié l’opulence des carrosseries fuselées : pas de grosse américaine ici, mais une petite étrangère au nom d’insecte (une Coccinelle !) ; une charrette fantôme en somme, déguisée en bête à bon dieu. La femme fatale, pilier de la sagesse générique, l’est en effet, mais à son corps défendant : soit en ménagère insatisfaite (Frances McDormand) plutôt qu’en vamp vénale, étrangère au glamour et à la sophistication des grandes figures du film noir, dont les personnages de Blood Simple, communs des mortels englués dans un quotidien sous perfusion, semblent ne rien connaître. Ce qui, précisément, les mènera à leur perte.

L’empire des choses et la tyrannie des objets

Tout récit est une initiation, dans la mesure où l’enchaînement des actions mène à la libération. Théorème dramatique que Blood Simple réfute avec acharnement, où l’action travaille sans relâche à la consolidation des barreaux d’une prison kafkaïenne. Une histoire simple, mais diablement difficile à raconter. Car à chaque fois que l’un des personnages souhaite agir pour redresser favorablement le cours des évènements, il est invariablement agi par ce qu’il met en œuvre. Dans le premier film des frères Coen, la préméditation livre bataille à la prédestination, à la fatalité et à la conjonction d’actes manqués, presque jusqu’à l’absurde. « Tout peut toujours clocher », nous dit la voix-off du début, et il ne faut jamais négliger la possibilité du grain de sable, où de la goutte d’eau qui peut toujours s’échapper de la tuyauterie la plus savante, comme le montre le dernier plan du film. L’âme mauvaise de Blood Simple, c’est celle de l’inanimé, des choses et autres objets, dont la circulation n’est surtout pas contrôlée par ceux qui les utilisent.

Suivre l’itinéraire des objets équivaut ici à pénétrer l’inconscient de personnages par ailleurs peu loquaces : Blood Simple, c’est littéralement l’histoire d’un briquet perdu, d’une flamme égarée, du feu de la passion interdite, étouffée par le dogme religieux, qui apparaît ici sous la forme de quelques poissons pourris pêchés par Marty à … Corpus Christi ! (le mot grec pour « poisson » est « Ichtus », qui fut choisi par les premiers chrétiens comme signe secret de ralliement, pour les raisons acronymiques que l’on connaît ). L’histoire se déroule au Texas, un état qui s’est souvent distingué par son usage immodéré de la Bible et des armes à feu. L’ancrage géographique est un paramètre important du film, dans la mesure où il intègre des données psychologiques, sociétales et existentielles prises dans un scénario second qui s’adonne souterrainement à une relecture peu orthodoxe de la matière biblique. Par exemple, le détective Visser est comparé à un serpent par Marty quelques séquences avant que ce dernier ne trouve la mort. Ses blessures rappellent celles du Christ en croix, de même que certains cadrages citent explicitement les représentations picturales les plus célèbres. On mentionnera également la crucifixion de Visser (qui devient le double de Marty après le pacte faustien du meurtre commandité), les multiples « résurrections » qui font rebondir le récit, ou bien encore le poudrier d’Abby (Frances McDormand) en forme de coquille Saint-Jacques (de Compostelle), qui retrouve son symbolisme premier dans la scène du rêve : « tu as oublié ton arme », dit Marty à son épouse. En effet, la coquille est traditionnellement associée au sexe de la femme et à la libido – voir les multiples Naissance de Venus, dont celle de Botticelli ou du Titien.

Du strict point de vue du récit, la circulation incontrôlée des objets sert de moteur à l’intrigue, d’agent structurant. Ainsi, la destinée dramatique des personnages suit le parcours de la photo truquée et du revolver à crosse de nacre. Dès la première séquence du film, Abby déclare à Ray que Marty lui a offert ce revolver en guise de cadeau de mariage ; elle retourne ensuite chez elle pour le glisser dans son sac à main ; Visser va le lui voler lors de la nuit passée chez Ray, et va s’en servir plus tard pour tuer Marty avant de l’abandonner sur les lieux du crime ; Ray va le mettre dans la poche du défunt, lequel le pointera ensuite sur son fossoyeur ; l’objet sera rendu par Ray à Abby, laquelle l’utilisera au final pour tuer Visser.

On peut pareillement suivre à la trace la photo truquée : elle est prise par Visser, puis montrée à Marty qui la subtilise au détective à son insu ; elle est ensuite recherchée par Visser et retrouvée par Ray, qui l’abandonne sur le bureau de Marty. Dans Blood Simple, les objets se liguent contre les personnages et alimentent un enchaînement diabolique de causes et d’effets, qui se substitue à l’habituel enchâssement de flashes-back qui caractérise le film noir. Abby et Ray ne sauront jamais rien du rôle de Visser le détective. Du début à la fin, ils sont les jouets d’un engrenage causal qu’ils alimentent malgré eux, sans jamais en connaître la marche.

Agir pour être agi, telle est la tragique condition des personnages ordinaires de Blood Simple. Dans le Texas des années Reagan vues par les frères Coen, l’Amérique conquérante perd son sang froid et se retrouve prisonnière du labyrinthe des passions. A l’Est d’un éden mythique et envolé (la communauté, la famille, l’American Way of Life), se dessine la frontière noire d’une géopolitique existentielle : un rideau de fer mental, qui sépare de l’autre donc de soi-même. Une « Alien-Nation » qui s’abreuve au sang des simples.

Youri Deschamps

 

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