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28.06.22

ÉCLIPSES 70 : PAUL THOMAS ANDERSON

Après neuf longs métrages, Double mise (Sydney / Hard Eight, 1996), Boogie Nights (1997), Magnolia (1999), Punch-Drunk Love (2002), There Will Be Blood (2007), The Master (2012), Inherent Vice (2014), Phantom Thread (2017) et le formidable...

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13.06.22

Décès de l'acteur Philip Baker Hall

On apprend ce jour le décès de l'acteur Philip Baker Hall, acteur de second rôle, certes, mais qui a su imposer sa présence dans plus de 100 films.Il est notamment à l'affiche de trois titres importants de Paul Thomas ANDERSON, dont Hard Eight...

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01.11.21

ÉCLIPSES Volume 69

Le volume 69 de la revue ÉCLIPSES sera consacré à Claude Chabrol et sortira en décembre 2021.

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Critique : La Belle personne  

La Belle personne
(Christophe Honoré, 2008)

La noblesse du coeur

par Michaël Delavaud le 07.01.11

La Belle Personne est en premier lieu une réponse du berger à la bergère. Dans le rôle de la bergère, nous retrouvons Nicolas Sarkozy, homme politique qui, avant de se voir octroyer les fonctions suprêmes de l'Etat français, était un ministre en campagne faisant montre d'un goût littéraire assuré en méprisant ouvertement et de façon incisive l'une des oeuvres fondatrices de la littérature française, La Princesse de Clèves. Apprécions comme il se doit ses avis éclairés et nuancés : "L'autre jour, je m'amusais [...] à regarder le concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de La Princesse de Clèves... Imaginez un peu le spectacle !"

Dans le rôle du berger, nous avons Christophe Honoré, cinéaste et romancier qui, passablement agacé par les propos de l'homme politique, choisit alors d'adapter pour l'écran (petit et grand puisque le film fut au préalable diffusé sur Arte) le roman de Madame de La Fayette. En faire un film en costumes, situé à l'époque de la cour du Roi Henri II, aurait peut-être eu pour conséquence de figer l'oeuvre, d'en faire une statue de cire artistique et, donc, d'adouber les assertions contemptrices du Président Sarkozy. A la facilité, Honoré a préféré l'audace et l'originalité : adapter La Princesse de Clèves à notre époque contemporaine. De là découle tout l'enjeu critique et politique de La Belle Personne, oeuvre aussi étrange qu'obsédante.

En effet, transposer le livre de Madame de La Fayette dans un contexte contemporain n'est pas innocent, de même que situer l'action et les intrigues de La Princesse de Clèves dans l'enceinte d'un lycée bourgeois du XVIème arrondissement n'est pas anodin. L'adaptation redoutablement intelligente d'Honoré et de son coscénariste Gilles Taurand surligne conjointement l'extrême modernité et l'universalité de ce roman primordial, démontrant que quel que soit le contexte spatial ou temporel dans lequel il est situé, le fond de l'histoire reste finalement le même. Car que raconte La Princesse de Clèves ? Les souffrances engendrées par les valses-hésitations de l'amour, provoquant jalousies, chagrins, rancoeurs et trépas. Et que raconte La Belle Personne ? Radicalement la même chose, les amours se révélant aussi dévastatrices et tragiques aujourd'hui qu'au temps de Henri II. Dans son ensemble aussi bien que dans ses détails (les divers épisodes du roman, comme entre autres le vol du portrait ou l'affaire de la lettre perdue, sont transposés avec une subtilité exemplaire), cette adaptation, modernisant radicalement le roman originel, est donc une contestation, placide mais bien présente, de la parole d'un chef d'Etat dont l'une des fonctions est de défendre l'identité culturelle de son pays, de laquelle La Princesse de Clèves est l'une des clés de voûte. De ce point de vue, il est indéniable que l'enjeu du projet de La Belle Personne soit politique.

Ce qui est tout de même assez paradoxal puisque si le projet du film d'Honoré est l'expression d'une contestation politique, la diégèse de La Belle Personne est radicalement dépolitisée, à l'inverse d'ailleurs du roman de Madame de La Fayette. L'auteure l'écrit dans la première partie de son livre : "Il y avait tant d'intérêts et de cabales différentes, et les femmes y avaient tant de part que l'amour était toujours mêlé aux affaires et les affaires à l'amour." Ce que décrit Madame de La Fayette dans son roman est le complexe réseau d'alliances maritales et politiques permettant aux courtisans concernés d'accéder à un pouvoir accru. La description de l'amour réciproque de Madame de Clèves et du Duc de Nemours, rendu impossible par la bienséance et par la vertu imposées par la Cour, peut être vue comme un regard sur l'emprise de l'apparence sur les membres d'une noblesse enferrée dans ses principes et dans ses codes ; de ce point de vue, encore une fois, on peut dire que derrière le roman psychologique et la tragédie amoureuse se cache un regard politique et critique à l'encontre d'une noblesse que Madame de La Fayette connaît par coeur.

En changeant de cour, en passant de celle de Henri II à celle du lycée Molière, Honoré dépolitise le lien amoureux. Il y a fort à parier que l'adaptation du roman en milieu scolaire ait pu avoir été dictée par la polysémie du mot "cour" (sans même parler de l'homophonie entre la cour et le cours, deux termes appartenant bien au champ lexical de l'école) ; dans ce cas précis, la facétie serait alors amie de l'intelligence, les deux mondes (la Cour de Henri II et la vie au sein de l'école) possédant les mêmes caractéristiques : confinement, cohabitation perpétuelle avec l'ensemble des membres de la vie scolaire, exacerbation des sentiments provoquée par les caractéristiques précédentes.

De ce fait, La Belle Personne est le dessin d'une nouvelle noblesse, finalement assez similaire à celle dépeinte par Madame de La Fayette, une noblesse confinée comme dans une bulle (là se trouve le véritable intérêt de cette localisation exclusive du film dans les beaux quartiers parisiens), vivant dans une espèce d'autarcie sentimentale s'avérant particulièrement violente. La différence entre la noblesse du XXIème Siècle et celle du XVIème (un siècle correspondant à l'arrondissement parisien dans lequel se situe le film) se situe, revenons-y, dans l'enjeu politique de la relation. Si, sous Henri II, "l'amour était toujours mêlé aux affaires et les affaires à l'amour", La Belle Personne montre l'innocence sentimentale de cette nouvelle noblesse, innocence redoublée par l'âge des protagonistes. Aucun calcul, aucune alliance forcée, aucune recherche d'un quelconque pouvoir ; la relation amoureuse est ici le vecteur de l'expression pure des émotions, ressenties pour elles-mêmes (amour fou, haine, jalousie, souffrance...). C'est pour cette raison évidente que Christophe Honoré s'attarde tant sur les visages de ces personnages, cherchant à capter le moindre signe extérieur d'un tourment intérieur. La Belle Personne se révèle alors comme un grand film sur la violence du sentiment amoureux, violence exacerbée par la complexité de l'entrelacs des relations amoureuses que raconte le film faisant que, nécessairement, à un moment ou à un autre, tout le monde devra être contaminé par cette indicible maladie qu'est la peine de coeur.

La Belle Personne est donc un film étrangement envoûtant, misant d'abord sur l'inconséquence des amours adolescentes et sur une ennuyeuse futilité digne d'un épisode de Hartley, coeurs à vif avant de peindre, au fur et à mesure qu'il avance, un profond et vertigineux tableau de la souffrance amoureuse d'ordre quasi ophulsien. L'époustouflant dernier tiers du film, tragique et sublime, signifiant à ce jour l'apogée du cinéma de Christophe Honoré, se situe en effet dans les mêmes cieux, à la fois sombre et lumineux, que ceux du réalisateur de Madame de... . Sans être pour le cinéma ce que La Princesse de Clèves est pour la littérature (c'est-à-dire un incontournable absolu), La Belle Personne, oeuvre intelligente formidablement écrite et interprétée (mention spéciale à Grégoire Leprince-Ringuet, à la déchirante sobriété de jeu), est un film très réussi, d'une beauté aussi sombre que celle du roman originel.

Michaël Delavaud

 

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