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Critique : Zero Dark Thirty  

Zero Dark Thirty
(Kathryn Bigelow, 2013)

L’envers de l’image

par Michaël Delavaud le 10.02.13

Trois ans et demi après son magnifique Démineurs (The Hurt Locker, 2009), Kathryn Bigelow revient avec Zero Dark Thirty, œuvre à la genèse aussi rocambolesque que sa sortie américaine fut polémique. Initialement, le film s’attachait à la traque d’un Ben Laden insaisissable, en fuite dans les grottes de Tora Bora et échappant aux forces de la Coalition. C’est lors du développement de ce scénario que le 2 mai 2011, un commando des forces spéciales des Navy Seals assaillit, à Abbottabad, la maison-forteresse du leader charismatique d’Al-Qaida. Bigelow et son scénariste Mark Boal (déjà scénariste de Démineurs) remanièrent alors leur projet, décidant de coller au plus près du réel. Zero Dark Thirty raconte donc le travail de la CIA, les stagnations et évolutions de la longue enquête ayant mené l’Agence à l’assaut final sur la maison pakistanaise d’Oussama Ben Laden (OBL pour les enquêteurs américains) et à la mort de ce dernier.

Ce récit au long cours (le film dure plus de 2h30, il fallait bien cela) permet à Kathryn Bigelow de faire une sorte d’état des lieux d’une Amérique post-11 Septembre mal en point, vengeresse, prête à utiliser tous les moyens pour arriver à ses fins. Zero Dark Thirty est un paradoxe : revenant à chaud sur un sujet brûlant, le film s’attache à adopter une forme clinique, froide comme la glace, austère jusqu’à la sécheresse. Ce sont ces choix formels, l’audace d’un regard à froid sur un dossier bouillant, qui interrogent, qui font scandale outre-Atlantique et qui rendent ce film massif si complexe et fascinant.

 

Le champ aveugle

Tout est affaire de point de vue. Pour mettre en scène la traque de Ben Laden, Kathryn Bigelow adopte exclusivement celui de la CIA, donc, par extension, celui de l’Amérique dont le personnage de Maya (Jessica Chastain, qui, après The Tree of Life et Take Shelter, confirme ici qu’elle est peut-être la meilleure actrice du cinéma américain actuel), bureaucrate de l’Agence vouée corps et âme à la capture d’OBL, est sans nul doute une allégorie. Cette question du point de vue permet d’abord à Kathryn Bigelow de faire montre une nouvelle fois de sa virtuosité formelle lors d’une dernière partie de film absolument sidérante, lors de laquelle les Navy Seals assaillent la maison de Ben Laden. Après s’être faufilé entre les montagnes himalayennes du nord du Pakistan dans des hélicoptères furtifs et ultra-modernes, le commando s’infiltre comme une cohorte d’insectes dans la forteresse du leader islamiste. On voit donc les soldats progresser pièce après pièce, éliminer un à un tous les obstacles possibles (des portes solidement closes aux membres de la famille Ben Laden tentant de défendre leur territoire et leur chef charismatique). Aucun montage alterné montrant l’opposition aux forces spéciales en train de s’organiser face à l’assaut, tout est unilatéralement filmé du point de vue yankee, jusqu’à l’utilisation de la caméra subjective aux images verdies par les lunettes à vision nocturne évoquant le Strange Days que Bigelow avait tourné en 1995. En optant pour cette mise en scène immersive et tendue, la cinéaste évite paradoxalement tous les effets tape-à-l’œil ; si la peur est dans tous les recoins du cadre (on pense à plusieurs reprises à la terrifiante séquence d’ouverture de Démineurs, scène de déminage où la peur et la violence font progressivement leur nid jusqu’à leur explosion littérale), la violence qui en résulte tombe sèchement, comme un couperet, sans insistance ni gloire. Si la séquence possède des aspects purement vidéo-ludiques (progression d’un niveau à un autre jusqu’au méchant final dans son donjon, mise en scène parfois voisine du shoot’em up), il n’empêche que jamais le film ne se repaît de façon contestable de son potentiel divertissant, s’achevant brutalement après la mort de Ben Laden, éliminé en une seconde et dont nous ne verrons jamais le corps ni le visage.

Le choix délibéré de ne pas filmer ce visage connu de tous (nous ne verrons du chef terroriste que le bout de son nez et quelques poils grisâtres de sa fameuse barbe lorsque Maya ouvrira le sac mortuaire renfermant son cadavre) participe de l’enjeu du film de montrer les images cachées de la traque et de son dénouement, de n’omettre aucune pièce du puzzle qu’est cette longue séquence géopolitique tout en soustrayant au regard les évènements ou images que nous connaitrions déjà. Les deux premières minutes de Zero Dark Thirty sont de ce point de vue très parlantes, faisant revivre les attentats du 11 Septembre 2001 par le simple biais d’une bande sonore composée d’appels téléphoniques passés des tours du World Trade Center ou des avions kamikazes, l’écran restant résolument noir. Un carton l’indique d’entrée : le film est basé sur des rapports secrets de la CIA traitant de la traque d’Oussama Ben Laden. Ainsi, le nouveau Kathryn Bigelow révèle son visage : il s’agit d’un film d’archives à source unique, reconstitution d’images n’existant que dans les dossiers de l’Agence, exhumation d’un champ aveugle, exploration d’une affaire cherchant à rendre visible les faces cachées et à cacher les faces trop vues.

 

Violence froide

Zero Dark Thirty étant l’adaptation rigoureuse d’archives de la CIA, et à l’aune de la séquence d’assaut à Abbottabad au point de vue unilatéral, on peut se demander si la forme soi-disant objective du reste du film n’est pas une feinte. A l’instar des caméras subjectives de la longue dernière partie du film, la raideur de la mise en scène du reste du film est également prise du point de vue de l’Agence, guidée par sa mission, prête à sacrifier l’humain pour atteindre ses objectifs : récupérer des informations, capturer et/ou tuer les pontes d’Al-Qaida (« Faites votre travail, amenez-moi des hommes à tuer ! », dit d’ailleurs Maya à ses collaborateurs). L’observation froide de la mise en scène rude et rigoureuse qui caractérise le film de Kathryn Bigelow définit surtout très bien le refus du moindre sentiment de la part des membres de la CIA, effectuant leur tâche avec une abnégation aveugle et une négation volontaire de la moindre vie privée. Maya peut ainsi être vue comme une vraie personnification de l’Agence : nous ne saurons rien de cette femme qui peut observer un homme se faire torturer sans ciller. Nous ne saurons rien de sa vie affective, de son parcours professionnel, de sa vie antérieure à Ben Laden ; Maya est aussi secrète que ceux qui l’emploient et que leurs méthodes discutables.

Cette froideur, Bigelow l’applique également aux fameuses scènes de torture constituant à peu près le premier cinquième du film et qui sont tant décriées aux Etats-Unis. Trois sénateurs américains issus des deux hémisphères politiques (deux démocrates, un républicain), parmi lesquels John McCain, ex-candidat à la Maison-Blanche en 2008, se sont offusqués du rôle prépondérant que donne Zero Dark Thirty de la torture dans la traque et l’élimination de Ben Laden. Extrait de la lettre que les trois sénateurs ont envoyée à Sony Pictures, qui distribue le film aux Etats-Unis : «Zero Dark Thirty est factuellement inexact, et nous croyons que vous avez l’obligation de déclarer publiquement que le rôle attribué à la torture dans la traque d’Oussama ben Laden n’est pas fondée sur la réalité, mais relève de la part de fiction du film.» En se focalisant sur la place de la torture dans la capture d’OBL plutôt que sur les choix artistiques de Kathryn Bigelow pour la représenter de façon très politique, cette déclaration d’une mauvaise foi et d’une ambiguïté inouïes tape à côté de ce que pointe véritablement le film. Ce qui semble déranger les trois sénateurs est moins l’aveu d’une utilisation de la torture à seule fin de faire avancer une enquête que le fait que cette utilisation ait pu avoir des résultats positifs. Du fait de la forme semi-documentaire de ces séquences de « techniques d’interrogatoires avancées » (le terme vient de mémos de la CIA), certaines plumes critiques ont accusé Kathryn Bigelow de légitimer l’utilisation de la torture (vu que cette dernière est observée sans être explicitement critiquée), ce que les contempteurs politiques du film font, eux, sans vergogne sans qu’aucune volée de bois vert ne leur soit adressée. Entre condamnation hypocrite de trois sénateurs alors surmédiatisés et analyses aussi prévisibles que superficielles d’une presse américaine amoureuse des scandales qu’elle crée, il est peut-être bon de remettre les choses à leur place.

En empilant les unes sur les autres les scènes d’exactions que subit l’accusé Ammar (Reda Kateb), en alternant des scènes de waterboarding et d’humiliations diverses et variées avec des séquences de conversations faussement conciliantes mais tout aussi violentes, en faisant durer l’épreuve que vit le djihadiste jusqu’à la rendre physiquement difficile pour le spectateur, Bigelow ne fait rien de moins que de regarder le réel le plus insoutenable dans le blanc des yeux. Un réel lui-même vu du point de vue clinique de la CIA et de ses agents (ici Maya et l’agent Dan [Jason Clarke]), certains documents secrets de l’agence de renseignements ayant inspiré la totalité du scénario de l’ancien journaliste d’investigation Mark Boal. Jamais Zero Dark Thirty ne cherche à rendre la torture acceptable, mais jamais le film ne cherche non plus à la dissimuler sous un quelconque tapis : elle est un état de fait, méthodiquement exécutée pour obtenir des informations qui serviront (ou non) à plus ou moins long terme. Elle est une arme de guerre psychologique comme une autre, inavouable en public (puisque moralement condamnée par tous) mais officieusement très utilisée ; la scène où des membres de l’Agence (dont Maya, qu’on a vu participer aux interrogatoires) parlent devant un poste de télévision diffusant un discours où Barack Obama conteste l’usage de la torture est parfaitement révélatrice de cette troublante dualité.

 

Ce que cache la torture

C’est ici que la question du point de vue devient très politique. Ce qui révulse les détracteurs de Zero Dark Thirty n’est pas la représentation de la torture ou ce qu’elle a pu permettre d’obtenir dans le cadre de l’enquête sur Ben Laden. Jean-Luc Godard a certes fait scandale, en pleine Guerre d’Algérie, en montrant des scènes de waterboarding en salle de bain dans Le Petit Soldat (1963), mais Alain Resnais fera le même scandale la même année avec Muriel ou le Temps d’un retour, film évoquant la torture de façon cinglante mais n’en montrant jamais concrètement les actes. Non, ce qui crée la polémique se trouve dans l’œil de l’observateur faussement incrédule, obligé d’affronter les paradoxes et la culpabilité d’une nation à laquelle il appartient. En adoptant le point de vue de la CIA, Kathryn Bigelow adopte le point de vue du pays pour lequel l’Agence travaille et en sonde les recoins les plus sombres. Un pays cherchant la paix (sa paix ?) en assassinant froidement une famille entière dans un assaut final aussi brutal que fulgurant. Un pays prônant la démocratie mais torturant ses suspects et ses indicateurs sans la moindre trace d’hésitation. Un pays qui se veut humaniste mais qui déshumanise ses ennemis, bafouant leurs droits les plus élémentaires. En cela, Zero Dark Thirty n’est pas sans évoquer l’excellent et très exigeant Lincoln de Steven Spielberg, montrant l’un des plus grands mythes politiques américains comme un homme attaché aux principes démocratiques mais se servant de façon quasi autocratique de son pouvoir présidentiel pour leur permettre d’exister.

Bigelow, comme Spielberg pour son nouveau film, a donc tourné un film écornant l’image connue. L’image, ici, serait la fameuse photographie prise dans la situation room de la Maison-Blanche montrant l’Administration Obama suivant en direct l’assaut sur la maison d’Oussama Ben Laden. Cette image émouvante, humaine et exaltant une sorte de fierté nationale (la photo est, avouons-le, une merveille de mise en scène) cachait un envers, révélé par les deux heures et demie de Zero Dark Thirty : une violence sans scrupules exercée par une nation sous prétexte de lutte contre le terrorisme mais ne faisant que courir après son hégémonie perdue.

La mort de Ben Laden équivaut alors à une fin paradoxale, à la fois victoire américaine et début d’une vacuité terrible. La dernière séquence du film s’avère à la fois très triste et extrêmement violente politiquement parlant. Une fois le cadavre de Ben Laden identifié, Maya retourne aux Etats-Unis dans un avion militaire dont elle sera la seule passagère. Assise dans le véhicule, le visage fermé, elle se met à pleurer amèrement : une fois Ben Laden éliminé, qu’est cette femme dévouée à sa mission achevée ? Une coquille vide, une simple personne sans raison d’être, sans amour, sans amant, sans famille connue, sans passé ni futur. Elle n’est qu’une figure endeuillée, semblant regretter l’ennemi des Etats-Unis qu’elle a pourchassé pendant onze ans et qui a vampirisé sa vie. Mais ce qui trouble véritablement dans cette ultime séquence est le filet de protection rouge auquel s’adosse Maya dans l’avion, figurant de manière implicite un drapeau américain lacéré, dépouillé, comme un symbole de ce vide que subit le personnage. Agent de la CIA, allégorie du pays qu’elle sert pendant tout le film, Maya semble verser les larmes que dissimule l’image triomphante de la situation room. De même que le personnage, après avoir obsessionnellement traqué son ennemi n°1 pendant de longues années, les Etats-Unis n’ont plus personne à pourchasser. Et de penser que le deuil que vit Maya est aussi et surtout celui que vit son pays.

Zero Dark Thirty ne peut donc se résumer à ses scènes de torture et à la polémique qu’elles ont engendrée. En l’état, le film de Kathryn Bigelow est un regard sans concessions, lucide et terriblement urticant sur une nation américaine malade, durablement rongée par son histoire récente et encore hantée par le traumatisme du 11-Septembre que l’exécution d’Oussama Ben Laden n’aura pas réussi à effacer.

Michaël Delavaud

 

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