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Chronique DVD : Le Soldat Dieu  

Le Soldat Dieu
(Koji Wakamatsu, 2010)

La chenille et les champignons

par Michaël Delavaud le 10.05.11

Koji Wakamatsu, réalisateur japonais portant sur ses épaules une réputation simpliste et sulfureuse mais finalement peu connu sous nos cieux, a pu être réhabilité par la récente rétrospective que la Cinémathèque Française lui a consacrée. Si son cinéma sans concession et souvent dérangeant est certes marqué par la violence et la sexualité, Wakamatsu ne se sert de ces deux éléments que pour mieux tenter de radiographier le déclin d'une société japonaise brutale et la chute d'idéaux auxquels il a lui-même cru (le cinéaste a frayé avec l'Armée Rouge Japonaise dans le courant des années 70). En cela, Le Soldat Dieu (Kyatapirâ [2010]), le dernier film en date de Wakamatsu, que nous avions laissé passer lors de sa distribution en salles et qui est sorti ces jours-ci en DVD aux éditions Blaq Out (1), s'inscrit de façon tout à fait cohérente dans la carrière du Japonais.

 

La mise en scène du réalisateur semble s'être assagie, d'une sobriété à mille lieues de la radicalité presque expérimentale de son cinéma pink et punk des années 60 (son âge d'or). Le Soldat Dieu n'a pas non plus l'ampleur, l'ambition et la terrible force de frappe du film précédent de Wakamatsu, l'épuisant chef-d’œuvre United Red Army (2009), et ressemblerait davantage à un petit film de poche. Il n'empêche que derrière ses allures modestes, le dernier film du réalisateur nippon est une bombe critique réglant son compte à une société et à une nation japonaises régies par des illusions de puissance les menant au pire.

 

Crise domestique

 

En pleine Seconde Guerre Mondiale, le soldat Kyuzo Kurokawa (Shina Ohnishi) revient du front gravement mutilé suite à l'attaque d'un village. En partie brûlé, ayant perdu ses bras, ses jambes, la parole et l'audition, cette « chenille » (ainsi peut se traduire le très caustique titre original) est accueillie comme un héros et portée au rang de « soldat dieu ». De fait, sa femme Shigeko (Shinobu Terajima) doit littéralement l'entretenir et le vénérer. Et ce dieu de devenir une sorte de malédiction...

 

Avant toute chose, Le Soldat Dieu est un émouvant mélodrame domestique, dont la force passe par le corps malmené de ce soldat amputé. Wakamatsu impose au regard la monstruosité physique de son personnage, réalisateur funambule risquant constamment la chute dans le vide de la complaisance mais ne perdant jamais son équilibre grâce à un sens mordant de l'ironie et à une étrange tendresse. La première séquence mettant en relation Kyuzo et Shigeko est de ce point de vue très marquante. Le soldat cherche à communiquer avec sa femme, essayant d'articuler des syllabes gutturales et inaudibles, gigotant comme un insecte de façon quasi burlesque afin de faire comprendre qu'il a envie d'uriner, besoin naturel que Shigeko lui permet finalement de satisfaire. La séquence est symptomatique du film : cruauté de la représentation de la corporéité d'un personnage désormais guidé par des besoins triviaux, et portrait d'une femme amoureuse et dévouée jusqu'à la servilité en même temps que celui d'un monstre de pouvoir sans lequel son mari ne pourrait survivre, une femme dont l'affection est sans cesse contrecarrée par des actes de brutalité inattendus, brutalités qui peuvent être vues comme les marques d'un amour frustré. Par son sens du grotesque et sa façon de montrer froidement les mutilations d'un homme transformé en monstre, par son mélange troublant et poignant de tendresse et de violence, Le Soldat Dieu évoque le mythique Freaks de Tod Browning (1932).

 

Ce corps, devant lequel Shigeko éprouve un mélange de répulsion et d'attirance, est l'incarnation de plusieurs crises – la crise conjugale étant la plus flagrante. L'épouse n'est plus qu'un instrument permettant l'assouvissement des besoins ; en gros, en le nourrissant abondamment (elle se prive de ses propres rations pour les donner à son mari), en lui permettant d'évacuer ses repas et en le satisfaisant sexuellement, Shigeko est l'épouse modèle pour un mari inapte à la tendresse et revenu à un état quasi larvaire. Wakamatsu rend tangible cette domesticité réduite à la plus parfaite primitivité (manger, pisser, faire l'amour) en montant cycliquement ces trois actions pendant la majeure partie de son film, de la même manière qu'il avait monté en boucle les exactions et tortures dans son précédent United Red Army. Le vrai sujet du cinéma de Wakamatsu est la mise en crise de la communauté (ici conjugale) fonctionnant en vase clos ; de ce point de vue, Le Soldat Dieu, enfermant son couple dans le lieu (la maison des Kurokawa), dans leur quotidien sans perspective et dans un montage cyclique et hermétique, et observant par là même son implosion, s'inscrit pleinement dans la filmographie du Japonais.

 

Le mal mâle

 

Le retour du soldat dieu dans son village cristallise une autre crise, plus critique : celle de la société patriarcale japonaise. Kyuzo, vigoureux jeune homme, chef de famille dominateur rossant régulièrement son épouse, est certes devenu un héros de guerre mais aussi un être ne survivant que grâce aux soins que lui prodigue celle qu'il brutalisait. La vigueur a laissé place à une dépendance totale à l'Autre. La mâle domination est devenue impossible, physiquement parlant : Kyuzo ne pouvant vivre qu'allongé du fait de sa nouvelle condition d'homme-tronc, il ne peut être qu'en position d'infériorité par rapport à sa femme Shigeko. Et puis, de toute manière, comment voulez-vous battre votre épouse sans vos bras et sans vos jambes ?

 

Kyuzo est devenu impuissant, ne détenant plus aucune des clés du pouvoir lui permettant de diriger sa vie et celle de son foyer. L'impuissance n'est pas seulement physique, elle est aussi sexuelle, ce qui semble être pour le soldat dieu encore plus handicapant et déshonorant que d'avoir perdu ses membres. Si, à son retour au village, Kyuzo est possédé par une soif sexuelle qui semble insatiable, obligeant Shigeko à se plier à ses caprices, et obéir d'une façon presque littérale à des pulsions de dévoration (il mord violemment sa femme pendant les rapports), il est peu à peu incapable de faire l'amour. Pire : c'est sa femme qui le sollicite vainement et qui révèle définitivement ses inaptitudes. L'acte charnel est le seul pouvoir qui restait au soldat dieu, un pouvoir qu'il a perdu à l'avantage de Shigeko, devenue véritablement toute-puissante.

 

Kyuzo est une allégorie de la chute du patriarcat, chute qu'il a lui-même provoquée : le soldat dieu, le héros de guerre, s'est fait mutiler dans l'incendie d'une grange alors qu'il violait une femme du village que son armée attaquait. La revendication de la puissance du « sexe fort » l'a amené à la plus grande faiblesse et au plus extrême dénuement, et a paradoxalement transmis les pouvoirs au sexe dit « faible ». Ce discours radicalement féministe permet à Koji Wakamatsu de renouer avec quelques-uns de ses films des années 60, entre autres Quand l'embryon part braconner (1966) et Le Curriculum vitae des relations sexuelles (1965), deux excellents films montrant des personnages féminins en apparence dominés mais qui s'avèrent finalement les révélateurs des iniquités d'un pouvoir masculin à la fois injuste, imbécile et particulièrement défaillant. Ceux qui veulent voir en Wakamatsu un odieux machiste dégradant l'image des femmes commettent donc un contresens terrible (2).

 

Illusions de pouvoir

 

La mise en échec de la domination masculine est aussi celle, par extension, de l'Empire japonais pendant la Seconde Guerre Mondiale. C'est dans cette dimension pamphlétaire que Le Soldat Dieu se révèle le plus polémique. Le film est en effet un véritable brûlot critique, montrant l'acte de guerre comme un instrument de mutilation, transformant les soldats en monstres physiques après les avoir changés en monstres moraux. Si Le Soldat Dieu évoque Freaks, il fait aussi penser à une version japonaise et encore radicalisée de Johnny s'en va-t-en guerre (Johnny got his gun [Donald Trumbo, 1971]) : même description de l'impact physique de la guerre, même récit de l'inadaptation au monde d'un corps rendu muet et transformé en simple morceau de viande par la violence martiale. La différence entre le film de Trumbo et celui de Wakamatsu se situe dans la visée critique : si l'Américain condamne par l'insoutenable la notion même de guerre, Wakamatsu se sert de son personnage pour pointer du doigt l'attitude de la nation nippone pendant la Seconde Guerre Mondiale, nation contre laquelle il a lui-même failli combattre clandestinement dans les années 70. Le Soldat Dieu est moins un film pacifiste qu'un pamphlet antinationaliste.

 

Ce pamphlet passe encore une fois par le corps mutilé du soldat Kurokawa. Le héros de guerre devient un mythe à entretenir. Un mythe cependant fantoche, qui ne participe à aucune des grandes batailles auxquelles le Japon a pris part pendant le conflit mondial. Le soldat dieu ne vit la guerre que par l'intermédiaire des informations distillées par la propagande nationale ; son village est un havre de paix qui n'est mis en relation avec la violence que par le biais du montage d'images d'archives furtivement introduites entre les scènes purement domestiques. L'entretien du mythe du soldat dieu passe par l'autel dressé en son honneur au sein de son foyer, mettant en évidence l'article de presse glorieux relatant ses actes d'héroïsme, article côtoyant lui-même les photos d'une autre icône déifiée, Hiro Hito. Kyuzo, en tant que double tacite de l'Empereur, symbole premier du Japon, peut donc légitimement être considéré comme une allégorie de la nation nippone. Une nation mutilée, dépendante, brutale mais en perte totale de vigueur. Une nation illusoirement idéalisée mais véritablement impuissante. Une nation survivant tant bien que mal jusqu'à ce que sa mort inéluctable survienne.

 

Le suicide de Kyuzo est concomitant avec les effroyables bombardements de Hiroshima et de Nagasaki, qui ont définitivement levé le voile sur le caractère illusoire de la puissance japonaise, pourtant obsessionnellement vantée par la propagande officielle. C'est au nom de cette illusion que les soldats de l'armée japonaise revinrent chez eux mutilés, sans bras, sans jambes et sans âme. C'est au nom de cette illusion que deux terribles champignons atomiques ont recouvert les cieux nippons en août 1945.

 

Le Soldat Dieu est donc un violent acte d'accusation, pointant les responsabilités d'une nation japonaise assassine, dont les explosions de Big Boy et de Fat Man, générées par l'obstination propagandiste de l'Empire du Soleil Levant, sonnèrent le glas. Le film de Wakamatsu raconte deux défaites cuisantes : celle des hommes face aux femmes lors de la guerre des sexes, et celle d'un homme, Hiro Hito, père de la Nation, face à ses propres illusions de puissance. En chutant deux fois, le patriarcat semble bel et bien moribond.

 

(1) Nous passerons sur Itinéraire d'un cinéaste révolté - Berlin 2010, le documentaire sans aucun intérêt qui accompagne le film en bonus, montrant Wakamatsu lors de sa tournée médiatique durant la Berlinale, qui avait sélectionné et récompensé Le Soldat Dieu (Prix d'Interprétation Féminine pour Shinobu Terajima).

 

(2) Quand l'embryon part braconner est sorti en France en 2008 affublé d'une ridicule interdiction aux moins de 18 ans, en raison du fait « que le film [...] comporte, par la représentation d’une rencontre banale entre un homme et une femme, de nombreuses scènes de torture et de sadisme d’une grande violence physique et psychologique, et présente une image des relations entre les sexes fondée sur la séquestration, l’humiliation et l’avilissement du personnage féminin, dont la mise en scène est de nature à heurter la sensibilité des mineurs ». (Texte du Conseil d'Etat)

 

Michaël Delavaud

 

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