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Actualités :

02.12.22

Éclipses n°71 : Invasion John CARPENTER

John CARPENTER a eu un jour pour son propre compte une formule qui raconte beaucoup, tant de son esprit que du statut particulier dont il a écopé : « En France, je suis un auteur. En Allemagne, je suis un cinéaste. En Grande-Bretagne, je suis un...

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28.06.22

ÉCLIPSES 70 : PAUL THOMAS ANDERSON

Après neuf longs métrages, Double mise (Sydney / Hard Eight, 1996), Boogie Nights (1997), Magnolia (1999), Punch-Drunk Love (2002), There Will Be Blood (2007), The Master (2012), Inherent Vice (2014), Phantom Thread (2017) et le formidable...

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13.06.22

Décès de l'acteur Philip Baker Hall

On apprend ce jour le décès de l'acteur Philip Baker Hall, acteur de second rôle, certes, mais qui a su imposer sa présence dans plus de 100 films.Il est notamment à l'affiche de trois titres importants de Paul Thomas ANDERSON, dont Hard Eight...

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Le Locataire Roman Polanski

Le Locataire - Elle et l’huis clos (3/3)
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Revoir : Lost in Translation  

Lost in Translation
(Sofia Coppola, 2004)

Above Harry, Charlotte sometimes

par Youri Deschamps le 05.01.11

Sur le papier, vraisemblablement peu de choses à en tirer (bancal à coup sûr et sûrement pas bankable), mais sur l’écran, tout devient évident. En deux long métrages discrets, Sofia Coppola s’invente ce que bien des cinéastes de métier, perdus dans la traduction du scénario, ne pourront jamais revendiquer : une écriture cinématographique pleine et déliée, dont l’assurance tient dans la fragilité même, dans une solide aptitude au présent, à « l’ici et maintenant » perçu comme un ailleurs formidable. Lost in Translation demeure en effet intraduisible en une autre langue et ne peut s’écrire qu’en cinéma. Particulièrement habile à laisser dériver les ondes fatiguées du temps ordinaire, à recueillir la durée juste des moments perdus et à inscrire patiemment la marque de leur passage, la mise en scène de Sofia Coppola n’a pas son pareil pour faire vibrer le creux, l’interstice, l’intervalle.

Carnet d’impressions vivantes au style nuancé, Lost in Translation croit donc très fort à l’art du cinéma et très peu à l’arsenal des accessoires sécurisants (scénario prédécoupé, dramaturgie sur mesure). L’intrigue semble d’ailleurs progresser à mesure que les personnages la vivent, sans autre intervention visible. Derrière ce titre au charme énigmatique se cache une histoire simple et déjà usée : une brève rencontre à Tokyo, entre un acteur sur le retour, Bob Harris (Bill Murray), et une jeune épouse (Scarlett Johansson) dans l’attente confuse d’une vie qui lui ressemble davantage. Comme dans In the Mood for Love, ils se croisent ou s’aperçoivent dans leur hôtel de luxe sans se parler, quand déjà la narration « impressionniste », procédant par petites touches juxtaposées, crée du lien. Lui approche de la cinquantaine et tourne une publicité pour un whisky japonais, loin de sa famille et de son couple qui bat de l’aile ; elle, vingt-cinq ans et jeune mariée à un photographe branché, vient de terminer des études de philosophie et passe son temps à attendre son mari. Dans leurs chambres d’hôtel respectives avec vue panoramique sur une cité incompréhensible, planent l’ennui et l’usure des sentiments.

Tokyo a beau être saisie dans un registre quasi documentaire sur des séquences entières, on n’en verra pas davantage que ce que l’on en connaît déjà : le karaoké, les salles de pachinko, les exubérances phonatoires de la langue pour l’oreille occidentale, le miroitement incessant et étouffant des flux publicitaires. Pas une autre image de la ville donc, mais une image autre, particulièrement apte à exacerber l’altérité et à en accélérer l’étrangeté : soit la toile cryto-moderniste qui piège et réveille à la fois deux singularités, Bob et Charlotte, deux étrangers ici-bas rétifs à l’absorption et au consentement intransitif. Tokyo, rien de moins que la capitale de la douleur post-moderne, Ghost World international, zone de transit permanent de tous les simulacres du moment : interminable défilé informatique des choses, où tout semble se résumer à la platitude des trottoirs et des enseignes.

Dehors, c’est le grand vide tapageur, le flux dans lequel on s’insère juste pour l’alimenter. Mais entre tout ce qui sépare Bob et Charlotte, c’est plein de petits rien précieux qui se taisent avec éloquence. Quant l’heure est à l’épilepsie programmée, la mise en scène de Sofia Coppola est à l’épiphanie inopinée, manifestation soudaine et subtile d’une émotion diffuse qui cherche merveilleusement sa forme, sa destination. C’est dans tous ces moments délicats et évanescents que Lost in Translation trouve toute sa grandeur et sa force, sa nouveauté également, car c’est là un projet artistique qui ne peut être calculé, donc fort risqué, et dont la réussite tient presque du pari. Tout le film tient alors en équilibre maîtrisé sur la blanche épure d’un « et leurs yeux se rencontrèrent » débarrassé de toute la rhétorique du coup de foudre. Quelque chose comme Flaubert réécrit par Raymond Carver, où plus rien n’est littérature et où tout s’écrit dans le passage, dans l’essentiel le plus nu, en images et en son décantés. Tout le potentiel de cette rencontre épiphanique trouve son acmé dans un romanesque déceptif (un baiser envolé juste avant l’avion du retour) qui ne lâche rien du « mauvais infini » qui empêche les deux personnages : l’ennui et ses prisons, l’éternel retour du même, la banalité gluante du quotidien et ses litanies vampiriques. Attendre un mari photographe marqué du plus creux de la hype. Choisir une moquette pour le bureau à partir d’échantillons. Subir la conversation d’une actrice américaine dont la blondeur californienne résume toutes les facultés intellectuelles. Finir une publicité, tournée dans une langue définitivement étrangère (dit par la traductrice japonaise, « Bob Harris » s’entend presque « Bovary »). S’asseoir et recommencer. Se rêvasser autre, voilà sans doute ce qui occupe Bob, le fool sentimental (extraordinaire Bill Murray), et Charlotte, l’amoureuse en transit (sublime Scarlett Johansson).

Lost in Translation : quelle traduction ? qu’est-ce qui s’est perdu ? La traduction dont il s’agit réellement, c’est sans doute celle du formatage obligatoire (mais que fait donc Charlotte avec ce photographe parangon de superficiel, elle, l’étudiante en philosophie exerçant son discret sens critique sur tout ce qui l’entoure ?). Ce qui s’est perdu pour Bob et Charlotte, c’est certainement l’aptitude à la « distraction étymologique », c’est-à-dire la capacité de se « tirer hors du chemin » qui a été tracé pour eux, à leur place. En japonais, « Bovary », c’est eux deux.

Youri Deschamps

 

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