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Le Secret du ninja
(Satsuo Yamamoto, 1962)
Festival de passages secrets, de tunnels labyrinthiques, de chausse-trapes, d’empoisonnements furtifs et d’explosifs en tous genres, Le Secret du ninja (Shinobi no mono, Satsuo Yamamoto, 1962) est un film dont le motif principal est l’infiltration. Il s’agit d’abord pour le jeune ninja Goemon (Raizo Ichikawa) de parvenir, sous le chantage de son maître Sandayū (Yūnosuke Itō), à se débarrasser d’un violent prétendant ennemi au shogunat, Nobunaga (Tomisaburô Wakayama). Mais l’infiltration est toujours dédoublée. Car le maître Sandayū s’immisce dans la vie de son élève. Tel un marionnettiste qui extorquerait perfidement à son élève le moindre de ses mouvements, il s’infiltre aussi régulièrement comme maître du clan voisin, qu’il met en concurrence avec son propre champion pour la même mission.
Sandayū, le maître fourbe
Sandayū incarne une figure que nous appellerons ici le maître fourbe. En effet, aux deux paradigmes du maître que sont le magister,celui qui est maître par sa maîtrise et sa compétence dans l’art, et le dominus, celui qui n’est maître que par vertu de la convention et de la domination qu’il exerce, un troisième type doit être ajouté. Si le dominus peut former involontairement par la souffrance et le travail du négatif, cela n’est pas son objectif premier. La formation de l’élève est une conséquence indésirable pour le dominus, qui aimerait maintenir son élève dans sa dépendance. En revanche, le maître fourbe est celui qui extorque consciemment le progrès à son élève, avec perfidie et contre son gré. Le maître fourbe est donc un dominus qui contribue volontairement à l’éducation de son élève. En condamnant son élève à des expériences qui le feront réellement progresser dans l’art enseigné, le maître fourbe opère en créant pour son élève des situations dont les effets s’avèreront réellement formateur. Le maître fourbe manipule son élève comme un sculpteur manipule un matériau en le soumettant à des températures extrêmes, et lui donne une nouvelle forme en le soumettant à de nouvelles manipulations.
Pour venger l’adultère auquel s’est livré Goemon avec sa femme, Sandayū force son élève à devenir voleur. Mais dans cette nouvelle condition de voleur se cache le secret du ninjutsu, la clé de sa formation. Goemon ne devient ninja qu’à force d’être exilé, mis au ban de la société par son maître. Dans cette vie de paria à laquelle l’élève est condamné se trouve l’aboutissement de son devenir-ninja : c’est ainsi qu’il acquerra les qualités nécessaires à la maîtrise de son art, discrétion, dissimulation, disparition, sournoiserie. C’est également Sandayū qui délivre à Goemon le poison final qui doit permettre d’éliminer Nobunaga dans son sommeil, lui donnant ainsi accès à une nouvelle technique secrète d’assassinat venant compléter sa formation. Voilà cependant en quoi réside le comble de la fourberie de Sandayū : le poison ne fonctionne pas. L’achèvement de la mission est impossible ; sa seule vertu est un progrès extorqué dont la formation subie et perpétuellement renouvelée est en elle-même le seul but.
Le film propose donc une vision du rapport entre le maître et l’élève dans lequel la formation, bien qu’efficace, est toujours une domination cruelle et implacable du maître sur l’élève, et dont le seul horizon d’émancipation possible est la mort du maître. Tant que le maître vit, l’élève reste son obligé. Si, comme le dit Nietzche on n’a que peu de reconnaissance pour un maître dont on reste l’élève (« On récompense mal un maître en demeurant toujours son disciple », Ainsi parlait Zarathoustra, De la vertu qui donne, 3.), alors a fortiori on ne peut avoir de reconnaissance pour le maître dont la domination nous maintient élève par la force. Que l’élève dépasse le maître n’est plus un simple effet positif secondaire de l’enseignement du maître fourbe, c’est la condition nécessaire du bonheur de l’élève. Toute formation ne peut s’achever qu’un en parricide par lequel l’élève devient en acte ce qu’il est en puissance. La véritable visée de toute éducation doit être la libération face à l’emprise du maître. Tel est le principe pédagogique porté par la mort de Sandayū, qui permettra à Goemon d’enfin se libérer du sacerdoce de sa vie de ninja.
Le ninja ou l’anti-samouraï
Là où le samouraï conduit ses actions selon un code de l’honneur (le bushido) et en toute transparence, le ninja ne suit pas de règles transcendantes et est condamné à l’absence de reconnaissance. Le samouraï est au ninja ce que la lumière est à l’ombre, l’honnêteté à la triche, la force à la ruse, la célébrité à l’anonymat, la visibilité à l’invisibilité. Les armes et les techniques ninja reposent sur la subversion d’outils de travail (le grappin), souvent agricoles (le fléau pour le nunchaku). Ainsi, l’opposition du ninja au samouraï recoupe également une opposition sociale : le samouraï est un chevalier voué à la gloire et à la célébrité, un idéal de noblesse. Le ninja est un vagabond au destin tragique et anonyme qui déploie ses machinations infernales à l’ombre des titres.
Une règle ninja est cependant édictée dans le film : un ninja ne doit pas voler. Cependant, elle sera directement enfreinte par le maître Sandayū qui voue son élève à une vie de voleur. La décision de Sandayū de ne pas respecter la règle ninja qu’il est lui-même censé incarner en tant qu’autorité la plus élevée dit la chose suivante : aucun fondement métaphysique ne peut être donné aux valeurs, si ce n’est celui que je choisis moi. C’est ma cause qui est la seule juste cause, pas celle d’un dieu ou d’un code quelconque. Le maître ninja incarne alors une sorte de raison suprême et autonome : je peux choisir de ne pas respecter la seule règle que j’ai moi-même fixée. Ainsi, enfreindre la règle ne fait pas de lui un moindre ninja mais une sorte de ninja au carré. Le ninja ne possède de rapport aux valeurs qu’instrumentales, il doit être prêt à tout pour accomplir la mission, y compris à saper lui-même le fondement de la valeur qu’il a prônée. Le meilleur ninja est celui qui ne reconnaît aucune autre valeur que l’accomplissement de la mission.
En cela tient une négation de toute valeur morale transcendante que l’esprit religieux cherche à fonder en un dieu. Ce qui caractérise le ninja n’est pas un code ou une essence, mais un ensemble de techniques, le ninjutsu, utilisé à une fin précise. Tout est alors pour lui pure instrumentalité, aucune réflexion sur les fins n’a court. La fin de l’action ne peut être qu’immanente à l’action elle-même, c’est le succès de l’opération. À ce titre, il est particulièrement intéressant que la seule religion évoquée par le film soit le bouddhisme : une religion sans dieu. Le discours inaugural de Sandayū révèle à la fois cette pure instrumentalité de l’art du ninja, mercenaire, et sa filiation directe avec le bouddhisme ou l’absence de dieu transcendant, dont il est censé protéger l’enseignement.
Schizo-ninja, l’art de la duplicité
L’art ninja n’est pas la pure et simple disparition ou le camouflage par utilisation d’une tenue noire qui relève davantage du mythe que de la réalité. C’est un art du déguisement, du travestissement, et de l’anonymat. Un ninja portant une tenue noire au beau milieu des habitants d’un village n’est pas camouflé, il est hyper-visible. Ainsi, se camoufler n’est pas disparaître, mais se fondre dans le décor, en changeant d’apparence, la plus ordinaire soit-elle. Il en va ainsi pour le déguisement final de Goemon, revêtant à la vue de tous ceux qui le cherchent le costume des danseurs après avoir infiltré la chambre de Nobunaga pour lui administrer le poison.
Maître, Sandayū l’est indéniablement par sa maîtrise des techniques ninja comme l’empoisonnement, la connaissance des tunnels et des passages secrets, l’utilisation des gaz et des fumigènes. Mais il l’est avant tout par sa duplicité. Sandayū s’avère être à la fois le maître des deux clans rivaux, passant sournoisement de l’un à l’autre grâce à l’art du déguisement. Mettant lui-même en compétition chaque clan dont il est le maître par intermittence pour la gloire d’avoir vaincu Nobunaga, il est un agent de confusion et de division, un agent diabolique. Conformément à l’étymologie du διάβολος (diabolos, celui qui divise ou désunit), Sandayū divise à la fois les clans entre eux et se divise lui-même. En complotant à la fois contre chaque clan et en un sens contre lui-même, Sandayū devient un personnage double, inquiétant et insaisissable aux motivations illogiques. Ce dédoublement instaure un trouble dans l’unité présupposée du sujet rationnel que le magister est censé incarner, une scission du moi souverain de la logique, qui en fait une figure profondément inquiétante. Ainsi, le chiffre du diable n’est-il pas six-cent-soixante-six mais deux, ou plutôt deux pour un. Le contraire de la raison n’est pas la folie mais deux raisons en un seul être.
Sandayū incarne donc une division elle-même dédoublée (division des clans et division du sujet), autant qu’un ninja marionnettiste, celui qui organise dans l’ombre le déploiement de chaque clan l’un contre l’autre. Il joue ainsi le rôle du kuroko, le machiniste du théâtre kabuki, invisible à la scène et d’où vient l’attribution légendaire aux ninjas de la tenue noire. Cette logique diabolique et schizophrène de Sandayū n’est pas un acte de folie mais plutôt le geste qui le confirme en tant que ninja suprême, comme nous le révèle la dernière phrase du film : « Un maître régnant sur deux clans et les montant les uns contre les autres dans un seul et unique but, voilà la véritable essence du ninjutsu. » Sandayū met en œuvre une logique à la fois schizophrène et anticapitaliste puisque les deux pôles de la confrontation qu’il crée, loin d’entrer dans une « saine compétition », ne font que s’entredévorer l’un l’autre dans une absence totale de production et de résultat (Nobunaga vit et les clans échouent). Et ce pour aboutir seulement à la mort du maître ou la libération de l’élève, deux équivalents.
Par l’intermédiaire de la figure de Sandayū, le maître fourbe et double, Le Secret du ninja fait du ninja une matrice de leçons anarchisantes, dans laquelle le maître ne peut avoir comme fin que de s’auto-saboter et de saper lui-même son autorité, et dont les principes reposent sur l’absence totale de valeurs transcendantes. Nous ne disons pas que le modèle du maître fourbe est un modèle pédagogique souhaitable. Mais il appuie sur un point intéressant. L’aboutissement de l’enseignement se situe dans l’autosuppression auto-organisée du maître qui dirait à son élève en disparaissant dans un nuage de fumée : « Vous n’avez plus besoin de moi, vous pouvez continuer. »
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